L’interview de la semaine : comment la technologie va changer la vie des étudiants d’ici à 2020

Cette semaine, nous avons été à la rencontre de Benoît Régent, directeur du département prospective chez Denstu Aegis. Spécialiste des objets connectés, nous lui avons proposé l’exercice suivant : comment la technologie va-t-elle changer la vie des étudiants dans les années à venir ?

Vous qui travaillez beaucoup sur la prospective et les objets connectés, pouvez-vous nous dire comment les étudiants apprendront en 2020 ?

Beaucoup d’études montrent que le cours magistral emmerde ! Être assis à une table et écouter quelqu’un parler n’est pas suffisamment ludique et interactif. Pour votre génération, on l’accepte encore, mais pour la prochaine génération, cela ne sera plus possible : ils ont des cahiers de coloriage digitaux ! Donc on peut parler de digital native et de millenials, mais à l’avenir, il faut imaginer l’éducation différemment : faire-faire plutôt que dire.

Finalement, l’expérience va prendre le pas sur la connaissance.

 

Pouvez-vous nous donner quelques exemples concrets d’applications de la technologie dans l’éducation ?

On a demandé à Microsoft de nous expliquer leur vision sur le futur de l’éducation et comment la technologie va révolutionner le processus pédagogique. Ils ont une vision qui est très liée à l’usage de la réalité augmentée. Ils misent notamment beaucoup sur le lancement de l’HoloLens, leur casque connecté. Ils nous montrent sur internet des exemples d’étudiants en biologie qui vont faire des cours d’anatomie en 3D, ou des ingénieurs qui modélisent et font fonctionner des mécanismes de manière virtuelle. Ainsi, l’expérience primera pour comprendre quelque chose.

Dans les méthodes pédagogiques, on voit aussi des tendances apparaître : des classes pour enfant avec des logiques complètement immersives ou les enfants se retrouvent immergées dans une jungle avec des dinosaures. On va vous apprendre les guerres en vous mettant sur le champ de bataille ! On est dans une expérience ou l’ensemble d’une classe va se projeter dans une classe virtuelle, avec des casques connectés et un prof au milieu.

Pour les cours d’économie, l’usage est encore un peu moins évident, on peut imaginer des logiques plus ludiques, mais les usages sont encore flous. Même si l’expérientiel va prendre le pas sur l’apprentissage magistral.

 

Et dans l’organisation plus concrète d’Audencia, quelles applications imaginer ?

En fait la technologie va permettre à l’école d’influencer le comportement des étudiants de manière positive. C’est ce que l’on appelle le Nudge Marketing. C’est le principe du dessin de mouche dans l’urinoir : on influence, de manière positive, un comportement par le biais d’une action simple et ludique.

Les objets connectés vont permettre une gestion entièrement digitalisée et simplifiée de l’espace de vie des étudiants, avec des systèmes de réseaux sociaux développés en propre par les écoles.

Cela va vous influencer, en vous proposant un outil pour vous aider, étudiants, dans la gestion de vos projets de groupes, la réservation de salles, la prise de rendez-vous, la gestion des emplois du temps de chacun…

Le Smartphone deviendrait l’outil de développement et de gestion de la communauté Audencia. Il organisera notre travail et nos rapports.

 

Pour nous qui allons arriver sur le marché de l’emploi, on entend souvent que nous changerons 25 fois dans notre vie d’emploi, quelle est votre vision sur le futur du marché du travail ?

En réalité, je ne pense pas qu’une forme de travail va en remplacer une autre. En revanche, les relations de travail vont se complexifier. Vous n’aurez pas 25 emplois dans votre vie, mais 25 en même temps ! Ce sera plus un fonctionnement en gestion de projet, où vous mettrez des compétences particulières au service d’entreprises différentes en fonction de leurs besoins.

Le marché de l’emploi va aussi devenir mondial, on peut facilement imaginer une plateforme internationale de l’emploi, où les entreprises décriront des besoins spécifiques et périodiques, et de l’autre côté, les employés auront des bilans de compétence ultra précis, qui répondent à ces besoins très spécifiques. Et les profils à compétences très spécifiques auront une valeur incommensurable aux yeux des entreprises.

 

A ce propos, comment pourrons-nous développer ces compétences très spécifiques alors que nous sortons tous avec le même diplôme ? Le schéma de la grande école est-il à remettre en cause ?

Le futur de l’école, on peut l’imaginer de la manière suivante : s’il y a 300 personnes dans une promo, les 300 sortiront avec un diplôme différent. Dans le futur, vous choisirez votre voie réellement en fonction de vos passions, de votre curiosité et intérêt pour tel ou tel domaine.

Vous vous emmerdez dans des cours magistraux, très bien, mais qu’est-ce qui vous fait vraiment kiffer ? Un des étudiants est venu me voir en me disant qu’il était fan de musique. Sur la promo, il y en a peut-être 2 ou 3 qui sont passionnés de musique et qui auraient envie de creuser le marketing musical.

Finalement l’enjeu est là : comment l’école travaille pour que l’étudiant puisse développer une spécialisation très particulière, dans l’accompagnement professoral, technologique etc.

Et si je pousse cette théorie à l’extrême : sur la planète, il y aura peut être une seule personne à avoir cette compétence si particulière. Aujourd’hui, il ne peut pas trouver de travail parce qu’il est trop spécifique sur son domaine. Donc l’enjeu est là aussi, comment la technologie va permettre aux étudiants d’accéder à une base de connaissance qui correspond à sa passion, comment l’école va être capable de vous accompagner d’un point de vue pédagogique grâce à la technologie, pour que vous ne sortiez pas avec un diplôme mais une validation de compétences spécifiques que vous aurez choisies.

 

Dans ce cas de figure, quelle serait la valeur ajoutée d’un cursus classique et du corps professoral, par rapport aux MOOC, à tous les processus autodidactes ?

Tout le monde n’est pas capable de s’orienter en ligne, en autonomie. Le but de l’école, c’est de vous apprendre à apprendre.

Je le vois d’ailleurs dans les entreprises, lorsqu’on recrute quelqu’un, tout le monde le dit : vous sortez de votre école vous ne savez rien. Vous ne savez qu’une seul chose, vous savez apprendre, vous êtes des éponges. On vous a formaté comme ça, avec un état d’esprit où on sait que vous allez être rapidement opérationnel.

L’école peut vous accompagner pour vous mettre le pied à l’étrier.

Et il faudra pour les écoles construire leurs outils en propre. « Je vous permets d’accéder à une base de connaissances plus riches, de participer à des projets de recherche… » Mais c’est évident qu’on ne peut plus se contenter de rester sur le schéma classique « je t’apprends à faire les 4P… »

 

Et comment, concrètement, l’école doit-elle se positionner face aux ressources en ligne, où l’on peut trouver des grands spécialistes qui nous apprennent directement leur spécialité ?

Il faut le faire à l’américaine ! C’est-à-dire faire moins de cours en horaires magistraux, et beaucoup plus de travail personnel à côté. Tu choisis des électifs, des options… Finalement, l’école est là pour te mettre à disposition un tas de connaissances très variées, que tu vas pouvoir choisir. Il y aura une colonne vertébrale avec les connaissances de bases, et toi, tu vas pouvoir plugger les options que tu veux.

L’école te permettra de justifier, et de valider des compétences très particulières, par exemple, en marketing musical, j’ai eu tel type de score, tel pourcentage… Il faut inventer une nouvelle logique d’évaluation des compétences en fonction de ce que vous savez faire.

Un autre point extrêmement important dans l’éducation, ce sont les valeurs, c’est le prochain sujet très important sur le monde de l’entreprise. Il faut savoir être agile, pionnier et collaboratif. Et les théoriciens des RH le disent : on ne valide pas, pendant une période d’essai, les connaissances d’un individu, mais plutôt qu’il est en adéquation avec les valeurs de l’entreprise.

Peut-être que la manière dont vous vous vendrez sera une collection de valeurs, où vous aurez une sorte de score pour mesurer votre habilité à faire valoir telle ou telle valeur. « Je suis 78% créatif et 32% analytique… ». C’est beaucoup plus efficace dans une entreprise que d’avoir des compétences techniques. Pour le reste, vous êtes capable d’apprendre vite et bien.

 

Donc il faut savoir être plutôt que savoir faire ?

Je pense effectivement qu’il faut d’abord savoir être, et que le savoir faire après se mesurera d’une manière beaucoup plus fine et qu’on sera guidé par les passions avant tout.

Il faut que les gens s’éclatent dans leur boulot !

 

LA QUESTION BONUS : Pour finir, la technologie va-t-elle nous couper du monde réel ?

Je ne pense pas que la technologie nous coupe du monde, elle n’est pas une fin en soi, je la perçois plutôt comme un moyen. Je suis très optimiste de ce point de vue là. Je pense qu’instinctivement, plus on propose de l’ultra-personnalisation et de la dématérialisation des choses qui nous entourent, plus les gens auront envie de célébrations de masse. La musique s’est digitalisée, est en accès quasiment libre, et les gens n’ont jamais autant été dans les concerts, les festivals…

En fait, je pense que nous aurons moins de moments ensembles mais ils seront beaucoup plus intenses.

C’est une tendance qu’on voit dans notre rapport aux repas : aujourd’hui, je mange ce que je veux quand je veux, le repas est de moins en moins un rituel social important. En revanche, le repas dominical est sur-sacralisé dans les familles, il devient un point d’orgue, à ne rater sous aucun prétexte.

Il y a donc un équilibre qui s’installe naturellement. Il faut être optimiste !

 

Auteurs : Team PayeTonGif (Cyrine Abid, Cloé Boccalandro, Victor Brécheteau, Jean Cabaud, Loïc Cardoso Vieira, Caroline Cerbelaud)
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