L’éthique a-t-elle sa place dans la gestion numérique d’une crise sanitaire mondiale ?

L’éthique a-t-elle sa place dans la gestion numérique d’une crise sanitaire mondiale ?

 

La crise actuelle du coronavirus est un parfait exemple du décalage entre l’Asie, les États-Unis et l’Europe sur l’usage du digital : quand l’Asie fait, l’Europe attend que les mesures réglementaires soient mises en place pour le faire. Or, l’éthique a-t-elle sa place dans la gestion d’une crise sanitaire mondiale ? Comparons les modèles européens et asiatiques.

 

 

Le modèle européen de gestion de la crise : une réussite ? 

La crise du coronavirus aura au moins mis en lumière les nombreuses failles du système de santé en France et en Europe. Qu’il s’agisse de manque de matériel technique : pénurie de masques et d’équipements pour les soignants, manque de tests et insuffisance de lits et de respirateurs, ou de manque de personnel : nombre de soignants de ville et hospitaliers beaucoup trop faibles face aux nombres de malades. Au global, c’est l’ensemble de la gestion de crise qui semble imparfaite, et remet en question le modèle européen face au modèle asiatique.

 

Le modèle chinois et sud-coréen :  quelles différences ?

Premier pays touché par le virus, la Chine a su réagir presque immédiatement à la crise sans pouvoir s’appuyer sur le modèle d’un pays ou sur l’expérience d’un virus d’une telle ampleur, en mettant très vite Wuhan en quarantaine. Non seulement la Chine a fourni à sa population les moyens techniques et humains pour gérer la crise, mais elle a en plus déployé progressivement de nombreux outils digitaux. Drones pour prendre la température ou désinfecter les rues, télémédecine et consultations virtuelles, robots, usage de la Big data en sont des exemples.

Récemment, la Corée du Sud a été très touchée par le virus et a pourtant réussi à endiguer la progression de l’épidémie très rapidement, et ce sans le confinement total mis en place dans de nombreux pays. Comment cela s’explique-t-il ? En fait, c’est grâce à son système : tester, tracer et traiter. Outre le dépistage à grande échelle de sa population, c’est le traçage numérique qui va nous intéresser ici. Comment fonctionne-t-il ? Une fois testés, les patients reçoivent sous 24h le résultat de leur dépistage, suite à quoi ils sont informés de la publication de leurs données personnelles en ligne, consultables par l’ensemble de la population sur le site Coronamap (âge, sexe, localisation et historique des déplacements). Avec ce système, la population peut adapter ses déplacements selon ceux des infectés et éviter de contracter le virus. Mais, comment sont récoltées ces données de tracking ? Grâce aux téléphones des malades, à la vidéo surveillance ou encore aux cartes bancaires. Sous peine de non-acceptation de la divulgation de leurs données, les patients risquent 2 ans de prison.

 

Et l’éthique dans tout ça ?

Les sud-coréens semblent accepter ce système ou du moins s’y cantonner. Néanmoins, les scandales d’atteinte à la vie privée sont de plus en plus nombreux. L’étude de The Guardian réalisée début mars montre que ce système est parfois évalué par les sud-coréens comme « plus effrayant que le virus lui-même». En effet, la publication de l’historique des déplacements nourrit et accentue les spéculations des habitants sur la vie privée des personnes atteintes. C’est par exemple le cas d’un homme de 50 ans revenant de Wuhan avec sa secrétaire de 30 ans, tous deux atteints par le virus, soupçonné par les internautes d’avoir trompé sa femme. Quant à la secrétaire, l’historique de ses déplacements montre qu’elle a probablement subi une chirurgie esthétique. Les moqueries se développent et l’anonymat promis n’est pas finalement respecté, l’atteinte est vie privée est bien réelle, et les cas, plus effrayants les uns que les autres se multiplient.

 

Vers le même modèle en France ?

La France, le 22 mars, l’« État d’urgence sanitaire » a été instauré et stipule que « « Les mesures générales et individuelles édictées par le représentant de l’État dans le département en application du présent article sont strictement nécessaires et proportionnées aux risques sanitaires encourus et appropriées aux circonstances de temps et de lieu » (LOI n° 2020-290, Art. L. 3131-16). Alors, l’usage du traçage numérique constitue-t-il une « mesure proportionnée » ?

 

Mardi 24 mars, un comité d’experts scientifiques, le CARE (Comité Analyse Recherche et Expertise) a été missionné d’étudier l’intérêt de l’usage du traçage numérique en France et doit se prononcer prochainement. Les avis divergent quant à cette question, que ce soit parmi les experts, l’opinion publique ou encore les représentants politiques. Le pays des droits de l’homme va-t-il franchir le cap d’une possible atteinte à la liberté individuelle pour la santé publique générale ? La question est ouverte, sachant que la Corée du Sud elle-même est une démocratie. Une chose est sûre, cette crise aura à jamais remis en question la frontière entre numérique, éthique et données personnelles de santé.

 

Gwenaëlle Fer

(Français)
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